Texte de David Pascaud

La rue Oulianovskaya



Le vieil homme s’embrouillait dans ses explications. Il semblait ne pas savoir où se trouvait la rue Oulianovskaya, et par conséquent ne pouvait m’indiquer l’emplacement du musée ethnographique dans cette rue. Peut-être même la confondait-il avec une autre. Les rues, comme des villes entières de ce pays, ayant changé de nom depuis la chute de l’empire communiste.

Mais le vieil homme continuait de parler, avec les intonations chantantes et contrastées de cette langue magnifique que je regretterai toujours de ne pas maîtriser assez ; il parlait, parlait, en moulinant les bras à la manière d’un chef d’orchestre et en faisant danser les rabats de sa chapka, tout heureux visiblement de renseigner un jeune étranger. Je ne saisissais rien d’autre que la terminaison en « itié » de certains mots, indice du vouvoiement à mon égard. Ses yeux pétillaient d’une générosité vraie ; des yeux qui m’avaient pourtant semblé mornes avant de lui adresser la parole. Deux orbites de mélancolie profonde et fataliste dans une silhouette grise et voûtée. Il me rappelait une vieille Kurde musulmane de Diyarbakir, visage creusé de rides et enserré d’un voile, dans un dolmush poussiéreux et bondé du fin fond du fond de l’Anatolie, et les « élans » magnifiques de ses yeux soudainement immenses après que j’eus laissé, sans trop y réfléchir, ma place assise à une jeune femme enceinte. Ainsi qu’un autre vieillard de Moravie qui m’avait secouru – le mot n’est pas trop fort, non… –, appuyé sur sa canne, chapeau de feutre usé vissé sur le crâne, en m’indiquant les horaires de bus de Telç à Brno, à moi, petit baroudeur occidental, infime maître du monde, paumé et incapable de les déchiffrer tout seul. D’autres visages, de tous les âges, de tous les types, ressurgissaient pêle-mêle dans mon esprit : ce gamin hemshin des montagnes caucasiennes, habits de pauvre, tignasse malicieuse et paumes ouvertes ; cette trop jeune fille sur un trottoir pragois, jouet des plus infâmes salauds, regard éperdu qui se fixa sur moi d’une façon bien plus suppliante qu’il ne le faisait sur les autres ; l’homme de l’humble pièce du fond, cigarette au bec, dont la vie écrit des poèmes, dont les doigts pleurent ; je pensais à tous ces êtres qui ne sauront jamais qu’ils se ressemblent tant. A chacun d’entre eux qui m’aida, m’éclaira, me rendit moins con, moins insensible. Me sauva à sa manière.

Le vieil homme parlait plus lentement, un voile recouvrait sa voix. Il paraissait désolé de ne pouvoir m’aider davantage. Je lui bafouillai quelques phrases mal fabriquées pour lui signifier que j’avais très bien compris ses explications, prêt à m’élancer avec résolution dans la direction qu’il m’avait indiquée en premier, la seule dont je me souvenais. Il parut rassuré.

Nous nous séparâmes avec de larges sourires, après une longue et franche poignée de mains, nos « spassiba » appuyés et réciproques ne formant qu’un seul écho.

Je me sentais léger, fier comme un gamin qu’on aurait félicité pour ses premiers poils sur le menton. Mon sac à dos devait ressembler à un cartable, mon bonnet fidèle enfoncé jusque sous les sourcils me rajeunissaient encore. Les trottoirs de fin d’hiver étaient encore bien sales, recouverts de la neige de la raspoutitsa, mal fondue, boueuse, qui éclaboussait les bords de mon pantalon.

Je claquais presque volontairement de mes chaussures épaisses ces flaques dégoûtantes. L’esprit rieur, je ne savais toujours pas où se trouvait la rue Oulianovskaya, ni évidemment le musée ethnographique. Mais cette direction hasardeuse me plaisait…

Elle était bien la meilleure qui pût être.

Saratov, 2 avril 1996

Extrait de « Flâneries obsessionnelles »



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